mercredi 18 octobre 2017

extraits de "jusqu'au sommeil" challenge 2016 : partie 1

Je ne pensais pas le faire, mais plusieurs d'entre vous m'ont convaincu de vous proposer tous les extraits de l'an passé. Certains d'entre vous n'avait pas pu me suivre en 2016, c'est donc le moment d'une bonne séance de rattrapage.
Et en ce domaine, vous allez être servis car, des extraits, j'en avais quand même publié 25 en tout.

Je vais étaler tout ça sur plusieurs jours, car je ne crois pas que vous ayez le temps de tout lire d'une traite. Donc, pour commencer, voici les 5 premiers extraits, issus du début du récit.


Extrait 1 : Le refuge (version modifiée).

16 juillet 1943

            Un obus explose à trente mètres de lui, projetant fumée et terre. Assourdi, le major Karl Friedmann s’accroupit et porte ses avant-bras contre ses oreilles. Au travers des fragments de terre et des volutes de fumée qui se dissipent, il observe l’horizon. Depuis l’est, au loin, il distingue déjà plusieurs silhouettes de blindés. Dans cette grande plaine de boue, que se disputent des dizaines de carcasses calcinées et autant de cadavres, il a une vue dégagée, mais les longs canons des chars russes T34 peuvent aisément le toucher, même s’ils visent les panzers qui se replient vers l’ouest.
            Au nord, il aperçoit la trentaine d’hommes rescapés de sa division. Il les a dirigés vers la forêt, faute de meilleur abri. Une poignée de chars panther, les plus mobiles de l’armée allemande, fait vrombir ses moteurs pour se quitter la plaine au plus vite.
            Le sifflement d’un nouvel obus retentit. Un char panther, couvert de boue et déjà cabossé sur le flanc gauche, est touché. La chenille gauche éclate en petites tiges de fer qui s’éparpillent sur la plaine. Le blindé, soulevé par le souffle, s’affaisse sur son flanc. Karl s’y dirige, espérant à la fois s’abriter derrière la carcasse, et voir si le pilote du char a survécu.
            Juste avant que le major arrive jusqu’au panther, l’écoutille s’ouvre dans un long grincement et un homme en sort et se jette au sol. Le major s’arrête juste devant lui et s’accroupit. Sur son épaule, il distingue la couleur vert pré des Panzerdiviszions. Il lui tapote sur le bras. L'homme réagit aussitôt en tournant la tête vers lui.
            — Major Friedmann, entame-t-il, trente-et-unième division d'infanterie. Tu peux te lever ?
            — Adjudant Fleiser, neuvième blindée. Oui, je crois que ça ira, Major.
            Les deux soldats se taisent et regardent la progression ennemie. Les T34 avancent vite. Dans leur sillage, une masse progresse et devient visible à l’horizon. Il ne faut surtout pas s’éterniser sur cette plaine.
            — Alors, on y va adjudant, ordonne le Major en se remettant sur ses pieds tout en restant penché. Suis-moi !
            La terre n'est pas trop humide, ils peuvent courir. Friedmann voit ses hommes, à plusieurs centaines de mètres, aux abords de la forêt. Il se retourne brièvement, constate que Fleiser est bien dans son sillon et poursuit sa course. Deux nouveaux obus s’abattent, loin derrière eux. À l’ouest, les derniers panzers achèvent de se replier, on entend à peine le vrombissement de leurs moteurs, maintenant.
            La trentaine de soldats de la Wehrmacht attend son Major. Leurs uniformes sont couverts de boue et de sang Certains sont noircis par le feu ou la graisse des chars derrière lesquels ils se sont abrités. Quelques hommes ont de petites plaies ouvertes au visage ou aux mains. D'autres portent déjà des bandages, comme Günter, qui craint de perdre son œil gauche. La mine basse, ils ne parlent pas. Le choc de cette déroute les a assommés, tout autant que cet ordre du Führer de se replier. Après tant de mois de préparatifs, en dix jours, l'Opération Citadelle se solde par un terrible fiasco.
            Dès lors, le rôle de Karl est de maintenir ses hommes en vie, de leur permettre de se retrancher vers une place forte et fermement tenue par la Wehrmacht. Son regard balaie ses troupes. Tous sont debout et attendent ses instructions, sauf Otto, son sous-officier chargé des transmissions radio. Il est assis, jambes tendues, au pied d'un arbre. Son visage grimace de douleur. À côté de lui, accroupi et focalisé sur la jambe gauche, un homme à lunettes affiche un faciès inquiet.
            — Qu'est-ce qu'il a ?
            — Au moins une balle dans la jambe, Major. Peut-être deux, difficile à voir.
            — Je peux marcher, Major ! J'ai de quoi me faire des béquilles, ça va aller, crie le blessé pour couvrir le son de nouveaux obus qui éclatent à quelques dizaines de mètres d'eux.
            — D'accord Otto, alors on y va. Wilhelm, tu restes avec lui.
            L'homme à lunettes opine du chef. Friedmann appelle à lui deux soldats et un sergent-chef et leur confie la tâche d'ouvrir la marche dans la forêt qui se dessine devant eux.
            — Où va-t-on ? demande l'adjudant Fleiser.
            — Pour le moment, on se retranche dans la forêt, là ou les blindés russes ne viendront pas nous chercher. Ensuite, j'aviserai.
            — Excusez-moi, Major, intervient un jeune homme blond au visage osseux, mais ne devrions-nous pas tout faire pour ralentir l'ennemi ?
            Sa remarque fait se retourner plusieurs soldats qui adressent à son dos un regard noir.
            — Nous sommes trente fantassins, sergent Klemper. Ils sont des milliers à venir du nord-est, avec du mortier et des chars. Les ordres sont de se replier, alors on se replie.
            L'éclatement d'un obus à quelques dizaines de mètre d'eux fait sursauter le sergent.

            — Et nous n'avons pas de temps à perdre, achève Karl. Alors en route, en silence et au pas de charge.


Extrait 2 : Briefing.

            Le visage carré d'Otto grimace sous la douleur. Fermement appuyé sur d'épaisses béquilles, il suit Igor, tandis que Karl ferme la marche. Les trois sous-officiers posent leur paquetage et tendant une toile épaisse sur laquelle ils pourront s'asseoir. Dans un silence presque total, les soldats les imitent. Otto sort la radio de son sac et pousse un juron.
            — Qu'est-ce qu'il y a ?
            — Elle a pris une balle !
            Le Major se penche sur l'appareil au plein milieu duquel s'est foré un large trou. L'œuvre d'un fusil d'assaut, pense-t-il.
            — Essaie quand-même. Appelle la sixième division d'infanterie.
            Otto manipule l'appareil qui ne répond pas. Il lève vers Karl un regard désolé.
            — Nous voilà sourds et muets, maintenant, commente Igor.
            — C'est pas le moment d'être négatif. On est en vie, ce n'est déjà pas rien.
            Igor baisse les yeux.
            — Désolé, tu as raison, Major.
            — Bon, faute de radio, voyons ce qu'on peut faire.
            Il déploie une grand carte de la région, aidé en cela par Otto qui tient le coin supérieur gauche et Igor qui prendre la pan droit. Toute la région y est représentée, depuis Kharkov au sud jusqu'à Kirov et Toula au nord. Ils sont au bas de la forêt de Briansk, longue étendue boisée avec laquelle certains d'entre eux ont eu l'occasion de faire connaissance.
            — Déjà, entame Karl, pas question d'aller à l'est.
            — On peut basculer à l'ouest, vers le QG du General Model, propose Otto. C'est ce qu'il y a de plus proche.
            — Je ne sais pas. Je ne vois pas Model retourner là-bas.
            — Tu veux remonter sur Briansk ? demande Igor.
            — Ça me semble la meilleure option. On peut progresser à couvert et on tombera sûrement sur des hommes de Lemelsen ou de notre General Zorn.
            — Tu ne veux vraiment pas aller au sud ?
            — Non, mon vieux. Je te rappelle que ça ne s'est pas mieux passé pour le General Hoth et ses troupes que pour nous. Si les soviets ne sont pas cons, ils vont essayer de nous prendre en tenaille. Je sais que tu n'aimes pas cette forêt, Igor, mais on la connaît, au moins en partie. Briansk est à nous, bien gardée.
            — Environ cinquante kilomètres à vol d'oiseau, dans ce merdier, soupire Otto.
            — Wilhelm va s'occuper de ta jambe, mon vieux. On ne te laissera pas moisir ici.
            Otto lui adresse un regard de gratitude. Le haut de sa cuisse gauche est maintenant enserré dans une sangle très serrée. Son pantalon est lacéré, sans doute par un coup de couteau, et laisse voir une plaie rougie, fraîchement nettoyée. Le trou causé par la balle est aussi large que celui qui a détruit la radio.
            — On fait halte où on y retourne tout de suite ? demande Igor.
            — Je préfère qu'on se remette en mouvement tant qu'il fait jour. Comme l'a dit Otto, on a cinquante bornes à vol d'oiseau. On ne pourra pas aller tout droit, il y a des marécages en plein milieu. Quelles sont les rations de bouffe ?
            — Deux jours. Trois en se rationnant, répond Igor.
            — On ne se rationne pas. Dans deux jours, on est à Briansk. Il y avait quelques sentiers plutôt praticables, un peu plus loin. Si on les retrouve, on avancera plus vite. On doit pouvoir faire trente kilomètres par jour, peut-être plus.
            À ces mots, Otto lève les yeux vers le Major.
            — Je sais mon vieux, trente bornes sur des béquilles, c'est pas la fête. On va t'aider.
            — Tu sais bien que…
            — Je sais, tu n'aimes pas qu'on t'aide, tu préfères aider les autres.
            — Puis je pèse plus de cent kilos, je ne suis pas un cadeau à transporter.
            Sa remarque fait naître un sourire sur les bouches d'Igor et Karl.
            — On va aller voir Wilhelm. Igor, tu organises les gars. On fonce plein nord, on cherche les sentiers que les hommes du General Zorn avaient trouvés. Ils ne doivent pas être bien loin.
            Igor acquiesce, mais son regard rappelle à Karl que le sergent-chef souhaite lui parler plus en détail de cette histoire de forêt maudite.
            — Je fais le point avec notre infirmier et je te rejoins, conclut-il.

Extrait 3 : Mama Olienkov. 

Contexte :
La marche se poursuit à travers la forêt, en attendant de trouver le sentier dont Karl se souvient. Igor a laissé deux conscrits tchèques, Alexej et Benedikt, ouvrir la marche. Il commence à raconter à Karl pourquoi sa Mama a fait partir sa famille de la Russie pour l'Allemagne. 

Extrait :
            — Elle était tsariste, ta Mama ?
            — Non, répond Igor. Elle était voyante.
            Karl fronce les sourcils et considère Igor, cherchant en lui des traces de mensonge. Il réalise soudain que jamais le sergent-chef ne lui avait parlé du métier qu'exerçait sa mère.
            — Tu ne m'avais pas dit.
            — Les mystiques, voyants et autres ne sont pas toujours bien vus, et leurs enfants non plus. Mais, après tout, même le Führer consulte des voyants. Et puis je veux que tu comprennes bien pourquoi je te dis tout ça.
            Le Major se tait à nouveau et laisse son sergent-chef poursuivre son explication, à voix de plus en plus basse.
            — Les voyantes parlent aux esprits. C'est ainsi qu'elles apprennent quantité de choses. Elle a su que Lénine et ses hommes allaient répandre la terreur dans la Mère Russie. Que ceux qui ne seraient pas d'accord avec eux seraient punis et qu'il fallait partir. Mais c'était la fin de la guerre, pas la période la plus facile pour émigrer. Elle a accouché de moi en février 1918 pendant que mon père faisait tourner sa boucherie à plein régime pour amasser de l'argent, et dès qu'elle a pu, elle est partie pour s'installer chez les cousins près d'Orel. C'était déjà plus calme. Elle a attendu le mois d'octobre pour se remettre en route vers l'Allemagne. Elle m'a raconté que, pendant qu'elle était à Orel, elle a été attirée par la forêt de Briansk. Elle sentait les esprits. Mais elle n'a pas osé les approcher, elle sentait trop de colère chez eux.
            Karl conserve le silence pendant quelques secondes. En une poignée de minutes, il vient d'apprendre beaucoup de choses sur Igor, qu'il connaît depuis le début de l'invasion de la France. Il comprend mieux maintenant pourquoi le sergent-chef est superstitieux.
            — D'accord, je comprends mieux pourquoi tu me dis tout ça. Mais maintenant, Igor, on fait quoi ? Je veux dire, tactiquement, à part traverser la forêt jusque Briansk, qu'est-ce qu'on peut faire ?
            C'est au tour d'Igor de se taire. La pénombre gagne encore du terrain. La nuit na tardera pas à tomber et compliquera la progression de leur troupe.
            — Il faut être très vigilant, c'est tout. Si tu vois des arbres très noueux, ou plusieurs arbres morts côte à côte, c'est un signe. Il ne faut pas s'en approcher. C’est ce que Mama m’a appris.
            — Bon, d'accord. De toute façon, tu restes en tête de la troupe. S'il faut contourner certains arbres, tu passes la consigne.
            Le sergent-chef opine du chef. Son visage se détend un peu, il est content que Karl l'ait écouté.
            — Major ?
            — Oui ?
            — Tu ne parles pas de ça, d'accord ? C'est entre nous deux seulement.
            Igor se prend les pieds dans une racine, et manque de tomber. Karl le rattrape sous le bras et prend appui sur un tronc d'arbre pour s'aider à le relever.
            — Ça reste entre nous, lui murmure-t-il.
            Le sergent-chef se remet debout et accélère pour rejoindre les hommes de tête.
            L'espace d'un instant, Karl s'arrête, un peu troublé par ces étonnantes révélations. À nouveau, il ne sait que penser des propos de son sergent-chef. Il est convaincu de ce qu'il dit, et deviendrait presque convaincant. L'adjudant et les cinq soldats passent devant lui, enjambant la racine dans laquelle Igor s'est pris les pieds. Elle ressort largement du sol, d'une bonne quinzaine de centimètres. Dans la pénombre, elle est très difficile à voir.
            Il crie à l'intention des hommes de queue de s'en méfier. Puis, il regarde le tronc penché sur lequel il a pris appui. En fait, il semble s'agir de deux arbres, dont les troncs se sont entrelacés et qui forment un arc sous lequel les soldats sont en train de passer.
            Il ne peut s'empêcher de se demander si, du point de vue d'Igor, cela constituerait un arbre noueux. Puis il se souvient qu'il n'est pas superstitieux. Il a permis à son sous-officier de contourner les arbres qu'il juge suspect dans le but de le rassurer. Lorsque Werner passe, les yeux rivés sur le sol, Karl lui emboîte le pas.

Extrait 4 : Extraction (public averti).

Contexte :
Le sentier a été trouvé, mais le groupe a un problème. La blessure d'Otto, causée par une balle ennemie, le fait beaucoup souffrir. Robuste, il parvient à suivre le rythme grâce à des béquilles improvisées, mais il ne tiendra pas jusqu'à Briansk. En accord avec Wilhelm, un appelé qui était infirmier dans le civil, la décision est prise de tenter de lui enlever la balle, avec les moyens du bord, et sans anesthésie. 

Extrait :
            Wilhelm prend une profonde inspiration et attrape sa bouteille d'alcool. Il en fait tomber un filet juste sur la plaie. Otto serre les dents et gémit. L’infirmier demande la lumière à Karl qui ramène sa lampe à vingt centimètres de la plaie, en prenant soin de ne pas masquer la vision de Wilhelm. Le silence est total.
            Une pince métallique aux bords élargis, semblable à de petites cuillers, plonge dans les chairs du sergent chef, Wilhelm prenant soin de toucher les chairs le moins possible, mais il doit s’assurer que le trajet pour sortir la balle sera droit. Lentement, il enfonce son outil, regard rivé sur la plaie. Déjà, Otto bande ses muscles et il doit le rappeler à l’ordre. Le sergent-chef souffle bruyamment et se détend un peu. La pince poursuit son trajet jusqu'au moment où elle touche quelque chose. Quatre bons centimètre de muscle le sépare de la balle, évalue Karl.
Wilhelm donne l'ordre de maintenir. Les quatre hommes appuient de tout leur poids sur les membres d'Otto tandis que l'infirmier ouvre les lamelles de sa pince. Le métal s'enfonce dans les chairs. Le sang monte de la plaie et s'écoule sur la cuisse. Otto se retient de crier jusqu'au moment où Wilhelm touche la balle. Son hurlement est un râle puissant, sa cuisse droite se soulève de quelques centimètres avant que Fleiser la ramène au sol.
            L’infirmier plonge une petite pince dans le creux formé par la plus grande. D’un geste rapide, il la referme sur le projectile, et parvient à la soulever de quelques millimètres. Aussitôt, Otto bande sa cuisse et referme le tunnel de chair.
            — Détends-toi, Otto, demande l'infirmier d'une voix douce.
            — J'essaye, putain, j'essaye !
            Malgré ses affirmations, le sergent-chef contracte ses muscles de plus belle. Wilhelm attend quelques secondes, immobile au-dessus de la plaie sanglante.
            — Qu'est-ce qui se passe ? demande le Major
    Il y a trop de pression, major. S'il ne se détend pas, je n'y arriverai pas.
            — Sergent-chef, détend-moi cette guibole !
            La cuisse s'agit de soubresauts. Le muscle se détend puis se retend aussitôt. Soudain, comme si le système nerveux d'Otto avait enfin compris le message, le vaste externe se relâche à nouveau. La balle glisse de la pince et retombe d'un demi-millimètre avant que le muscle se bande à nouveau, l'empêchant de retomber sur l'os.
            Wilhelm éponge le sang de son mieux, mais malgré le garrot, celui-ci continue de suinter. Il reprend son souffle et plonge une fois de plus son outil dans les chairs à vif du sergent-chef. Il parvient à nouveau à saisir la balle, mais cette fois, Otto hurle et contracte tous ses muscles. Malgré les demandes de Wilhelm et les ordres de Karl, c'est à peine si l'étau de son quadriceps se desserre.
            — Et merde ! s'écrie Wilhelm.
            — Tu ne peux rien faire ?
            — Si, mais tant pis pour lui.
            Sans donner plus d'explication, l'infirmier amène une nouvelle pince, plus large, sur la plaie. Il la pose sur les bords de la chair, faisant crier Otto de plus belle.
            — Tenez-le de toutes vos forces, les gars, demande Wilhelm.
            — Tu fais quoi, bordel ! hurle Otto.
            — Dans dix secondes, tu seras débarrassé de ce truc.
            Karl déglutit. D'un geste sûr de la main gauche, l'infirmier plaque la grande pince contre la plus petite. Il en écarte les branches avec ses deux index, puis, à l'aide de son pouce, la maintient ouverte. Otto pousse des hurlements de fureur. Les quatre hommes peinent à le maintenir en place. Ses spasmes agitent les piquets en métal et font danser les lumières au dessus de lui. Wilhelm reste concentré sur sa tâche. Il a sorti la première pince qui lui tenait lieu d’écarteur et s’empare de l’outil qui enserre la balle, d'un geste lent et précautionneux. La plaie est grande ouverte et du sang coule généreusement. Malgré tout, l’infirmier remonte la balle hors de la cuisse d'Otto. Enfin, il relâche la pression de la seconde pince et la retire. La plaie se referme sur un léger flot de sang, vite épongé, tandis que les plaintes du sergent-chef cessent.
            — Ça y est, mon vieux, t'es tranquille lui lance Karl tandis que Wilhelm présente la balle à ses yeux.
            Derrière et autour de lui, des applaudissements se lèvent. Il se tourne vers l’extérieur et découvre une demi-douzaine de ses hommes, à quelques mètres de la bâche où Otto est allongé. Ils ont gardé le silence durant toute l’opération.
    Le spectacle vous a plu ?
— On est désolé, Major, répond Harald, un grand soldat très mince avec son fort accent autrichien, mais c’est la faute au sergent-chef Kelswehr, il empêche tout le monde dormir.
Des rires fusent dans les rangs, y compris chez Wilhelm. Karl tourne son regard vers Otto qui sourit.


Extrait 5 : Les hurlements d'Otto (public averti).

Contexte :
La première nuit est tombée, plongeant la troupe dans un noir profond. Suite à l'opération d'Otto, des tours de gardes sont organisés pour surveiller le campement. Les soldats vont pouvoir dormir un peu. Parmi les sous-officiers, c'est Karl qui effectue le premier tour de garde, lampe à la main.

Extrait :
            Son tour de garde commence. Il sera ensuite relayé par Igor, dans un peu moins de trois heures et en profitera pour dormir un peu. Ensuite, il reprendra les commandes.
            Alors qu'il revient vers la clairière, jonchée de tentes en toile kaki, le faisceau de sa lampe se pose sur l'endroit où se tenait la bâche sur laquelle Wilhelm a opéré Otto. Il n'aurait pas pensé que le jeune infirmier parviendrait à extraire cette balle avec une telle maîtrise. Il a sous-estimé son sang-froid.
            Un hurlement puissant retentit et le fait sursauter. Son cœur s'emballe aussitôt. Il se retourne et en cherche la provenance. Quelques secondes de silence précèdent un nouveau cri, plus aigü et plus effroyable encore.
            On dirait la voix d'Otto !
            Le son provient de sa gauche. Wilhelm jaillit de sa tente et se précipite droit devant lui. Karl le suit. Un nouveau cri, éraillé, terrifiant. Otto roule sous sa tente et se fige sur l’herbe. Tous deux y parviennent et s'accroupissent devant lui. Le sergent-chef est allongé au sol, juste vêtu de son slip, yeux exorbités, bras et jambes en croix.
            — Otto ! Qu'est-ce que si passe ?
            Un hurlement éraillé et surpuissant lui répond. Le major déglutit, son regard cherche à analyser ce qu'il voit, à y trouver un sens.
            — Non ! glapit Otto. NOOOON !
            Wilhelm se précipite dans la tente et s'agenouille à côté du flanc du sergent-chef. Il est torse nu, en nage.
            — Sergent-chef, qu'est-ce qui se passe ?
            Otto ne lui accorde pas même un regard. Ses yeux exorbités sont rivés vers le ciel nocturne. Un violent spasme le secoue et ses abdominaux se contractent avec force. Il décolle son avant-bras gauche du sol, bandant son biceps et ses pectoraux comme si cet effort était très difficile. Il hurle à nouveau et son poing s'abat contre la terre avec puissance.
            Igor arrive en trombe aux côtés de Karl. L'espace d'une seconde, le Major l'observe. Il a le même regard d'effroi que l’homme qui se débat à terre.
            — NOOON, PAS ÇA, NOOOON ! hurle Otto
            Son thorax et son abdomen se décollent du sol, ainsi que son bassin. Il serre les jambes puis les écartent d’un mouvement vif. L’impression que son sous-officier est possédé traverse l’esprit de Major. Une trainée de sueur froide coule le long de son cou. D’autres soldats accourent et se figent devant l’effrayant spectacle.
            — Wilhelm, qu'est-ce qu'il a ?
            — J'en sais rien, Major, j'en sais rien !
            L’infirmier, bouche grande ouverte, observe l’homme qu’il a soigné, son regard passant de la tête aux pieds à toute vitesse.
            — Il faut le calmer nom de Dieu !
            Otto se déhanche au moyen de mouvements saccadés. Il serre les dents sous l’effort colossal qu’il est en train de livrer. Ses yeux s'injectent de sang.
            — NOOOON PITIÉÉÉ !!!
            Son corps se tortille une nouvelle fois puis retombe au sol dans le plus atroce cri de douleur et de terreur que Karl ait jamais entendu. Soudain, Otto se replie sur lui-même, les mains pressées contre son entrejambe. Il ne hurle plus, mais pleure. Il gémit le mot "Non" sans arrêt.
            — Wilhelm, fais quelque chose !
            Le jeune infirmier reste bouche bée, effrayé comme tous les autres devant ce spectacle incompréhensible. Otto se retrouve à nouveau sur le dos, membres écartés. Ses yeux emplis de larmes fixent à nouveau les étoiles. Sa mâchoire tremble, ses muscles sont tendus à leur paroxysme.
            Karl se précipite sur lui et pose sa main sur le torse du sergent-chef. Son corps est glacial, mais il sent son rythme cardiaque très rapide.
            — Otto, répond-moi !
            Il ne le regarde pas. À nouveau, ses yeux s'écarquillent.
            — Salopards, sanglote-t-il.
            L'instant d'après, son corps se détend d'un seul coup. Ses jambes et ses bras s'étalent sur l'herbe, inertes. Son visage garde l'empreinte d'une terreur profonde. Le cœur de Karl manque un battement, ses yeux s’exorbitent.
            — Otto ! OTTO !!!
      Wilhelm se joint au major et se penche sur le sergent-chef inanimé. Son regard chargé d’impuissance croise celui du Major. 

mercredi 11 octobre 2017

les extraits de "Jusqu'au sommeil" challenge 2016 - partie 5

Bonjour à vous, grenouilles ou visiteurs qui passez pas là.

Vous trouverez ci-dessous les six derniers extraits que j'avais publié dans la rubrique challenge de Cocyclics l'an passé. Les trois derniers sont fusionnée en un seul, puisqu'en fait, je les avais divisés artificiellement pour tenir dans les 4000 signes autorisés sur le challenge.
J'espère que le résumé présent sur le fil du challenge et ces extraits vous rafraîchiront la mémoire avant d'en découvrir de nouveaux dans les jours à venir, sur Cocyclics. :)

Extrait 19 : Au fond de l'étang.

Contexte : Tandis que Werner se souvient de son passé, la troupe continue sa marche. LEs soldats contournent un étang malodorant. À mesure qu'ils approchent de son centre, la pluie et le vent s'intensifient. 
La scène est vécue du point de vue d'Igor.

Extrait : 


Le vent souffle de plus en plus fort, les arbres ploient sous ses assauts. Cette forêt, jusqu'ici trop tranquille, devient soudain agitée, presque hystérique. Moins de trente mètres jusqu'au coude. Malgré la tempête, les arbres semblent toujours aussi nombreux. Plus espacés, peut-être, mais à perte de vue, il ne voit que des troncs, branches et grappes d'épines. Il est maintenant obligé de s'abriter à l'aide de son avant-bras pour que la pluie ne gifle pas ses yeux.
            Son pied droit heurte une racine et le déséquilibre. Igor lance ses bras vers le sol pour amortir sa chute mais parvient à se rétablir. Le vent le pousse sur le côté gauche. Il glisse sur la boue et tombe à plat ventre en travers du sentier. Son visage et son cou plongent dans l'étang. Pendant un court instant, surpris par la force de sa chute, il savoure le calme et le silence que l'eau glaciale. Igor ouvre les yeux, bat des paupières dans l'eau trouble, prêt à se relever.
            Ses yeux voient alors un spectacle qui happe toute son attention. À quelques mètres de lui, presque à fleur d'eau, des squelettes grimaçants semblent s'agiter au gré de la pluie. Quelques morceaux de chair s'accrochent encore à leurs os. Surtout, il en reconnaît un, à cet étrange chapeau qui caractérise le chef des spectres.
            Ils sont là !
            Son souffle se coupe.
            Sur le fond de l'étang, il repère plusieurs chaudrons en métal noir, énormes. La main du squelette s'agite subitement, son bras se tend vers lui au ralenti. Il ne peut s'empêcher de fixer ce squelette qui lui dévoile ses dents dans un sourire carnassier.
            Brusquement, on le tire de l'eau. Igor reprend son souffle par réflexe, dans un grand bruit. Il se rend alors compte que son cœur bat trop fort. Il toussote tandis que ses yeux tentent de se réhabituer à la pluie et au vent.
            — Sergent-chef, ça va ?
            Il est encore à quatre pattes, les genoux et les mains dans la boue. Accroupi à côté de lui, Piotr le regarde. Mais Igor, lui, ne voit que cet abominable squelette.
            — Sergent-chef ! Répond moi, bon sang.
            Piotr le secoue avec force. Bientôt, d'autres chaussures entrent dans son champ de vision. Une autre voix lui parle.
            — Igor ! Répond-nous Igor.
            C'est la voix de Karl.
            — Ça va, je vais bien, lance-t-il d'une voix trop faible pour couvrir le boucan de la pluie.
            — Qu'est-ce que tu dis ?
            Il soupire, ferme les yeux et prend une grande inspiration.
            — Je vais bien ! crie-t-il.
            Karl l'observe, les joues mangées par la barbe, zébré par les coulées d'eau qui parcourent son visage. Ragaillardi par l'inquiétude de son major, il pose un pied à terre et commence à se redresser, malgré le lourd poids de son sac. Piotr lui propose son épaule comme appui et il empoigne sa vareuse.
            — Allons, viens, ne restons pas si près de l'étang, dit Karl.
            Ses jambes lui semblent molles, sans force. Il ressent plus que jamais la morsure du froid, comme s’il ne faisait que quatre ou cinq degrés. Entouré par Piotr et Karl, il marche de son mieux. Quinze mètres jusqu'au coude que le sentier forme. La marche lui redonne un peu de vigueur mais le vent lui gèle le corps jusqu'aux os. Pourtant, celui-ci est moins puissant, maintenant. Il parcourt les derniers mètres en se libérant de l'étreinte de ses deux soutiens.
            — C'est bon, tout va bien, leur dit-il.
            — Sergent-chef, tu es pâle comme un linge, répond Piotr qui ne le quitte plus des yeux.
            — Il a raison, Igor.
            Karl adresse un signe à la troupe. Ici, au creux du coude, le vent se résume à une légère brise. La pluie, en revanche, est toujours aussi violente.
            — On va faire une halte ici quelques minutes. Qu'est-ce qui t'es arrivé mon vieux ?
            — Rien, répond Igor. Je me suis pris les pieds dans une racine, le vent ma poussé vers l'étang et c'est tout.
            — C'est tout ? Sergent-chef, t'es resté au moins deux minutes la tête dans l'eau.


Extrait 20 : Que faire de Werner ?

Contexte :
La troupe a enfin passé l'étang. La pluie a cessé. Karl organise une pause pour ses soldats, afin de leur permettre de se reposer un peu et de se changer pour ceux qui le peuvent. Pendant ce temps, il parle avec l'adjudant Hermann Fleiser et le sergent-chef Igor Olienkov de Werner, en prévision de leur arrivée à Briansk - Karl estime qu'ils sont à une quinzaine de kilomètres - et de la menace de Werner de dénoncer les trois sous-officiers à la gestapo pour avoir couvert la désertion de Harald et son groupe.
C'est Hermann Fleiser qui parle en premier.

Extrait 2 : 


            — Justement, c'est là que je veux en venir. Sitôt qu'on sera à Briansk, il ira vois ses copains en noir. Je vous rappelle qu'on l'a menacé parce qu'il tirait sur ce qu'il a pris pour des déserteurs. Et il faut bien dire qu'on n'a pas revu Harald et les quatre soldats qui l'ont suivi. Comment va-t-on justifier le fait de l'avoir empêché de les abattre, malgré les consignes ?
            Le silence s'impose. Hermann met le doigt sur quelque chose que Karl a repoussé loin de son esprit, mais il faut bien qu'il y revienne.
            — Il est seul, répond le major. Seul contre nous tous. Si je donne une position commune à tout le monde, je pense que tout le monde suivra.
            — Tu penses ? Ou tu sais ?
            Karl pince ses lèvres.
            — Je pense.
            — Je suis désolé de te contredire, major, ça fait moins de vingt-quatre heures qu'on se connaît, tu m'as sauvé la vie et tu m'as accepté parmi ta troupe. Je te respecte énormément et je pense que tu es un excellent sous-officier de la Heer. Toi aussi, Igor. Vous vous complétez bien, tous les deux.
            — Arrête la brosse à reluire, adjudant, coupe Karl d'un ton sec. Qu'est-ce que tu essayes de me dire ?
            — Avec tout le respect, je crois que tu te berces d'illusions.
            Fleiser plante son regard dans celui du major. Depuis le début, l'adjudant a été souriant, détendu. Cette fois, il y a beaucoup de fermeté et de dureté en lui. Un aspect de sa personne qu'il n'avait pas encore révélé.
            — Tes gars ont la trouille, je suis bien placé pour en parler, maintenant, reprend-il. Il n'y a aucun doute sur le fait qu'ils te préfèrent largement à ce type. Mais la Gestapo, c'est autre chose. Un sous-officier apprécié de ses supérieurs peut espérer avoir un peu de soutien, ils ne l'attaqueront pas de front. Mais tu as pensé à tes conscrits ? Ou a tes petits jeunes ? Quand ils voient les uniformes noirs, ils palissent. Eux, personne de poids ne les soutient, et ils le savent. Il suffira qu'il y ait un peu trop de pression, et ils cracheront le morceau. Et je suis certain que tu le sais aussi bien que moi.
            Karl pousse un soupir agacé. Bien sûr que Fleiser a raison. Mais envisager les solutions qui découlent de cette logique lui plaît encore moins que d'affronter la Gestapo.
            — Qu'est-ce que tu ferais, à ma place ?
            — Je lui ferais faire un petit somme.
            Un silence glacial s'abat. Igor hausse les sourcils en direction de l'adjudant qui, pour sa part, ne cille même pas.
            — Tu te rends bien compte de…
            — De ce que ça implique, oui. C'est bien vous qui m'avez raconté que ce salopard a utilisé un de ses potes comme bouclier humain quand on lui a tiré dessus, non ? Il a bien voulu abattre l'autrichien et son groupe ?
            — Ce n'est pas parce que c'est un salopard que j'ai le droit d'en devenir un.
            Le ton de Karl devient dur. Il se retient de parler fort pour que ses hommes ne l'entendent pas. Ses yeux ne lâchent pas ceux de l'adjudant.
            — Je suis dans la Wehrmacht depuis douze ans, Hermann. Des saloperies, on nous en a fait faire un paquet. Jusqu'à exterminer, il n'y a pas d'autres mots, des civils innocents simplement parce qu'ils sont juifs. Ça, je le porte en moi. Vous, dans les blindés, vous n'avez pas connu cette période. Igor et moi on peut t'en parler si tu as envie de faire des cauchemars la nuit. Mais un ordre est un ordre et je ne serai pas un soldat si je n'obéissais pas.
            — Alors pourquoi tu n'as pas tué Harald ?
            — Parce qu'il n'a pas déserté. Il a désobéi à mon commandement, il a pris une initiative que je n'approuve pas, mais il n'a pas quitté les rangs de la Heer. Il mérite une punition, mais pas la mort. De la même manière que Werner a pris une initiative que je n'approuve pas. Son raisonnement est tronqué, biaisé. Ce type voit tout au travers d'un prisme faussé par des années de bourrage de crâne.

Extrait 22 : Arrivée imminente à Briansk ?

Contexte : 
Le discussion entre Hermann et Karl au sujet de Werner n'est pas close, mais il est temps de se préparer à sortir enfin de cette forêt. Karl a récemment consulté sa carte, il sait qu'il n'est vraiment plus loin de Briansk.

Extrait 3 : 


Un peu avant dix-huit heures, Karl remonte le groupe pour rejoindre Igor et Piotr. Il s'étonne de ne pas encore être sorti du cœur de la forêt. Einrich marche dans son sillage, sans la moindre idée de ce qui préoccupe le major. Igor retourne son visage, vide d'expression, vers eux. Est-ce que lui aussi commence à se poser des questions ? Auraient-ils mal évalué la distance qui les sépare de Briansk ? Les cinq derniers kilomètres doivent se dérouler au milieu d'arbres, mais sur un tronçon bien plus étroit. Karl pense que la végétation doit y être moins dense, mais peut-être se trompe-t-il.
(...)
18h25. Il se souvient très bien du plan, quoi qu'en dise Igor. Il y a une sorte de corridor entre la forêt et la ville, l'endroit rêvé pour un piège russe. Ils ne tarderont pas à y arriver. Il doit faire vite avec Hermann et remonter en tête de la troupe.
(...)
Il est déjà 18h37. Le sentier continue de bifurquer vers la gauche, formant une courbe peu prononcée. 
(...)
            Aussi vite que possible, sans s'obliger à courir par peur d'un claquage, Karl remonte le groupe. Lorsqu'il rejoint enfin Igor, la physionomie de la forêt n'a toujours pas évolué. Le sentier redevient droit, puis oblique à nouveau vers l'ouest. Igor ne dit rien, yeux et oreilles aux aguets. Le mur végétal qui les entoure refuse de se dégarnir. Le doute assaille le major. Une nouvelle ligne droite sur deux-cent mètres, puis une courbe, encore vers la gauche. Il distance peu à peu Igor, c'est à peine s'il a ralenti depuis qu'il l'a rejoint. Chaque parcelle de son être attend, guette, surveille. Chaque seconde qui passe fait accélérer son rythme cardiaque. Il ne sait plus à quoi il doit s'attendre. Un chemin dégagé sur une plaine ou une prairie ? Des T34 et une division entière de soldats ennemis ? Toute une troupe de la Wehrmacht en ordre de bataille ? Des fantômes armés de lance et de sabres prêts à les déchiqueter sans une goutte de sang ?
            Ses muscles se crispent de plus en plus, réveillant ses douleurs au dos et aux jambes. Le sentier s'élargit nettement devant lui. Le seul son audible est celui de ses pas sur la terre humide. Pendant une cinquantaine de mètres, le chemin doit bien faire huit ou dix mètres de large. Il repense alors à Otto, mort depuis moins de vingt-quatre heures. Il lui semble pourtant que c'était il y a une semaine qu'il perdait son sous-officier et ami. C'était à un endroit similaire.
            Karl sort la boussole de sa poche et la consulte. Nord-nord-est.
            Son cœur manque un battement.
            Ce n'est pas possible !
            Il s'arrête et vérifie. Aucun doute, la boussole donne bien le cap qu'il suit depuis le début. Et elle continue à donner cette direction même lorsque Karl tourne sur lui-même de quatre-vingt dix degrés, en direction des arbres. Le point rouge qui marque le nord est immanquablement sur la gauche, entre vingt-cinq et trente degrés. Il varie à peine.
            Igor le rejoint, intrigué.
            — Donne-moi ta boussole, la mienne est morte, lance-t-il.
            Igor obtempère sans un mot, mais son regard parle pour lui. Non, une boussole ne se détraque pas comme ça. En douze ans d'armée, il n'en a jamais vu une seule qui…
            Nord-nord-est.
            La boussole d'Igor dit exactement la même chose que la sienne. Sa gorge se serre, son poing se crispe à en faire blanchir son poing.
            — Karl ? Qu'est-ce qui ne va pas ?
            — Regarde toi-même.
            Il aligne les deux boussoles en direction du sentier. Puis il se tourne. Le regard d'Igor se transforme à son tour.
            — Bordel de…
            — Ouais, comme tu dis.
            — Mais alors, on est où ?
            — Pas très loin, c'est certain. La carte ne ment pas.
            Derrière eux, les hommes se rassemblent et s'arrêtent.
            — Bon, plan B, lance Karl. Sortez moi des cordes, je vais traverser cette saloperie de forêt. Briansk est par là.
            Son bras désigne la droite. Il ne regarde même plus la forêt, il ne veut plus la voir.


Extrait 23 (fusion des trois derniers extraits du challenge 2016) : La grande traversée.


            Le major ne sait qu'une chose : le temps joue de plus en plus contre lui. Les hommes sont découragés, fatigués, leurs muscles les lâchent. La traversée de cette forêt n'a que trop duré. Briansk est par là, droit devant lui, il en est certain. Les arbres doivent cacher le pont qui permet de traverser la rivière Desna, dernier rempart naturel avant la ville.
            Peu lui importe que la forêt soit hantée, que ces êtres malsains aient pu, il ne sait comment, dérégler leurs boussoles. Il doit passer et il passera.
            Igor vérifie une dernière fois l'assemblage des cordes. Une multitude de nœuds lui permet de disposer de plusieurs centaines de mètres de latitude. Ce ne sera sans doute pas assez pour aller jusqu'à la rivière, mais au moins, il saura à quoi s'en tenir au sujet de la difficulté à traverser cette forêt.
            — Tu peux y aller, Karl, tout est prêt.
            — Bon. Alors à tout à l'heure.
            Le sergent-chef se contente d'un hochement de tête, avec le regard rivé vers ses pieds. Lui aussi commence à céder au découragement. La peur le dévore petit à petit. Il en sait trop sur ces histoires de spectres et, paradoxalement, toutes ses connaissances ne l'aident pas à les combattre. Karl, lui, en sait déjà plus qu'il ne le souhaiterait.
            Il avance d'un pas franc depuis le grand chêne jusqu'à un aulne. Le sol est irrégulier, encore plus boueux que le sentier. Un parfum puissant l'envahit, mélange de terre humide, de bois vert, de feuilles et d'autres choses. Une odeur agréable, plutôt vivifiante. Un nouvel arbre, plus large que lui, se présente. Quelques branches tombent à hauteur de sa tête. Il les évite, mais rive toujours son regard vers le sol, plein de pièges. Devant lui, quelques ronces. À une quinzaine de pas débute un champ d'orties, qui s'est mêlé aux arbres. Elles montent jusqu'à mi-cuisse. Tant pis, il s'y piquera peut-être mais n'en mourra pas. Le major est déterminé à marcher droit devant lui.
            La faible clarté qu'offrait le sentier est happée, absorbée par ces arbres immenses et leurs feuillages touffus. L'été n'est pas la meilleure saison pour s'aventurer ici. Il lui semble avancer beaucoup plus lentement, maintenant. Il n'a franchi que six arbres, sept en comptant le tilleul sur lequel il prend appui pour lever les jambes bien haut. Les orties l'entourent toujours, lui ôtant toute visibilité au sol.
            Il poursuit sa marche. Ses jambes deviennent plus lourdes. La terre, gorgée d'une eau qui ne sèche jamais, fait s'enfoncer ses pieds de plusieurs centimètres. Maintenant, il ressent nettement la fatigue de ses cuisses. Tout son corps réclame du repos. Malgré les vingt kilos de son sac en moins, son dos proteste dès qu'il se cambre ou se penche. Ses quadriceps n'apprécient guère la résistance que leur offre les racines des orties. Ses mollets rechignent à hisser son corps sur la point des pieds pour limiter l'adhérence de la boue à ses semelles.
            Qu'importe. Ce n'est pas le moment de faiblir ni de se plaindre. La survie de sa troupe dépend de lui, de ce qu'il fait en ce moment. Il se reposera lorsqu'il les aura tous sortis de cette saleté de forêt.
            Enfin il voit le bout de ce satané champ d'orties. Son pantalon de treillis épais l'a protégé des piqûres. Il a franchi douze arbres. Karl vérifie la corde à laquelle il est attaché. Celle-ci le suit toujours. En se retournant, il cherche son point de départ sans le trouver. Il est déjà happé par la végétation, incapable de distinguer le sentier duquel il est parti. L'horizon, pour lui, est composé de nuances de vert et de marron.
            Il réprime une hésitation et reprend sa marche, droit devant lui. Les arbres s'épaississent encore, il parviendrait à peine à ceindre leurs troncs avec ses deux bras. Leurs branches les plus basses tombent parfois jusqu'à ses épaules, leur feuillage pendant jusqu'à son torse. La boue s'épaissit encore. Il ne verrait pas un ennemi à cinq mètres, ici. Impossible de marcher à plus de deux kilomètres par heure. Heureusement qu'il n'a pas son sac sur le dos, il risquerait de s'accrocher à une branche et de le déséquilibrer.
            Pas après pas, il progresse dans un silence total. Seul ses pas et son souffle animent la végétation. Combien d'arbres a-t-il franchi, maintenant ?  Vingt ou vingt-et-un ?  Qu'importe, après tout. Il lève ses avant-bras à hauteur de sa casquette. Les branches basses sont de plus en plus nombreuses. Il ne voit quasiment plus rien. Et cette odeur, tout à l'heure vive et puissante, devient lourde et entêtante. L'humidité de la forêt commence à sentir le moisi. De nombreuses mousses garnissent les troncs. Il n'y a plus d'orties, mais des lierres sauvages qui se répandent parmi les arbres. Son cœur bat de plus en plus fort, son souffle s'accélère. La corde n'est toujours pas tendue.
            Son pied droit heurte quelque chose et il bascule vers l'avant, incapable de se retenir. À genoux dans la boue, il prend appuis sur ses deux mains qui s'enfoncent jusqu'aux poignets. Un lierre lui chatouille les épaules, des branches mortes se dressent vers lui. Ses paupières cherchent à se fermer. Cette odeur, bon sang, quelle lourdeur. Ce parfum l'assomme.
            Il tente de se redresser, mais impossible de s'aider de ses bras, ils sont embourbés. C'est à son dos qu'il doit demander un effort qui le fait grimacer de douleur. À grand peine, il parvient à remettre le pied à plat. Il pose ses mains dégoulinantes de glue marron sur son genou droit et pousse sur sa cuisse. Il ne peut réprimer un gémissement de douleur, comme s'il devait lever plus d'un quintal. Karl fait deux pas jusqu'au prochain arbre et prend appui sur lui. Son souffle est court, sa vue se brouille de plus en plus. Il aimerait se frotter les yeux, mais il n'en est pas question avec cette boue épaisse sur les doigts.
            Où qu'il regarde, le spectacle est le même, aussi impressionnant qu'effrayant. Le monde autour de lui est devenu vert. Il ne dispose même pas de cinquante centimètres de visibilité. Le dos appuyé contre cet arbre, il essaye de réfléchir un court instant. Quelle distance a-t-il bien pu parcourir ? Cent-cinquante, peut-être deux-cent mètres ? Et le voilà déjà usé, épuisé, à bout de souffle. Ses hommes ne pourront pas tous le suivre. Wilhelm, avec son claquage à la cuisse, calera au milieu du champ d'orties. D'autres comme Alexej, rongé par la tristesse d'avoir perdu son ami Benedikt, renonceront à la première difficulté. Même Otto, cette force de la nature habitué à la forêt aurait eu du mal à avancer ici.
            Pauvre Otto ! À peine opéré de la cuisse… Qui sont les salopards qui osent leur faire ça ? De quel droit prennent-ils leurs vies, les empêchent-ils ainsi de se reposer ? Qui peuvent-ils être, à la fin ? Des ennemis du Reich, abattus ou torturés ? Non, impossible. Cette forêt était déjà maudite bien avant la guerre.
            Ses paupières se ferment à nouveau. L'espace d'un instant bref mais bien trop long, il revoit Otto se débattre, muscles bandés. Ses yeux exorbités, rougis par la terreur, sa bouche ouverte au maximum, à en faire craquer ses mâchoires. Et ses hurlements, bon sang !
            Il rouvre les yeux. Dans un sursaut, sa tête recule et cogne le bois du tronc, derrière lui. Il ne peut pas renoncer, pas maintenant. Peut-être que ce passage est délicat mais que, plus loin, la forêt est moins dense. Aux abords de l'étang, le vent parvenait à passer. La visibilité était bien meilleure. Peut-être qu'aux abords de la rivière, ce sera la même chose. Ce sera sûrement pareil, d'ailleurs.
            D'un bras faible, il lève la corde, pour voir d'où il vient. Il acquiesce, comme s'il la remerciait pour l'information précieuse qu'il vient de recevoir, déglutit dans un léger souffle et se tourne de l'autre côté. Dès le premier pas, son pied s'enfonce jusqu'à la cheville dans la boue et il manque de tomber à nouveau. Une branche tombante et épaisse comme son bras lui permet de s'agripper et de se redresser. Dans un effort douloureux, il dégage son pied et repart. Jusqu'à hauteur de ses cuisses, des plantes, des végétaux en tout genre envahissent le sol. Jusqu'à sa poitrine, peut-être même jusqu'à son abdomen, tombent des feuilles, des brindilles. Des lierres suspendus, semblables à des serpents enroulés, pendant devant lui. Il ne voit rien. L'odeur entêtante l'anesthésie un peu plus à chaque pas. Bras levés devant son visage, ne laissant qu'un mince interstice pour voir devant lui, il avance malgré tout. Il est voûté, à présent, ramassé sur lui-même à la manière d'un boxeur, au terme d'un trop long combat. Ses jambes sont en plomb, son corps n'est qu'une douleur lancinante. Mais Karl ne renonce pas. Il sait ce que les spectres veulent, maintenant. Ils les épuiseront jusqu'au dernier, jusqu'à pouvoir se repaître de chacun d'eux. Hors de question pour le major de cette troupe de survivants de leur laisser cette victoire. Il passeront, peu importe par où, mais ils sortiront de ce piège.
            Depuis combien de temps est-il noyé sous la végétation ?  Il fait si sombre, presque nuit, lui semble-t-il. Non, c'est juste la visière de sa casquette qui tombe devant ses yeux. C'est à peine s'il peut les maintenir entrouverts, maintenant. Et cette fichue corde qui ne se tend toujours pas. Se serait-elle détachée ?  Serait-il en train de se perdre dans cet endroit hostile ?
            La frayeur le ranime. Il tire sur la corde, la lève au niveau de ses épaules. Ça ne sert à rien, il n'en voit pas le bout. Il la ramène vers lui, mètre par mètre, guettant le moment où elle résistera à la traction de ses bras. Combien de brassées va-t-il lui falloir ? Peut-être moins qu'il le craint, si un nœud n'a pas tenu.
            Ça y est, la corde se tend enfin au bout de plus de cent brassées. Il lui reste moins de cent mètres de liberté de mouvement. Il ignore bien où tout cela va le mener, mais il ira jusqu'au bout de ce qu'il peut faire. Ses jambes sont tellement lourdes, maintenant, que la douleur en devient presque muette. Il respire par la bouche pour limiter les effets de cette odeur invraisemblable. Ses yeux ne lui servent presque plus à rien, mais il les garde ouverts.
            Encore une fois, son cœur s'emballe, comme s'il était en train de courir. Son corps est aussi lourd que s'il marchait dans l'eau. Il ne tiendra plus longtemps. Il faudrait qu'il s'arrête et boive, mais il balaye cette idée. Il a déjà passé bien trop de temps ici, Igor et les autres vont finir par s'inquiéter de son sort. Ils ne doivent pas s'aventurer à sa suite avant qu'il leur ai dit ce qui les attend. Avant même qu'il puisse juger de l'utilité de plonger dans cet enfer végétal.
            Il lui semble soudain que les branches sont moins nombreuses, devant lui. Son horizon s'éclaire. Le major a eu raison d'insister, de s'accrocher à l'espoir. Il y a toujours un espoir. Ses jambes s'allègent peu à peu. Il se sent plus léger à chaque nouveau pas. Un sourire commence même à naître sur son visage couvert de sueur.
            Un sentier ! Il y a un sentier à quelques pas de lui. Karl accélère, maintenant que la boue le retient moins et se redresse. La corde sera-t-elle assez longue pour aller jusque là ? Il l'espère, mais au pire, il l'attachera à l'arbre le plus proche. Encore cinq mètres et il posera le pied sur cette terre plus claire, parsemée de petits cailloux.
            Puis, son esprit émet un doute. Un doute atroce, affreux, mais qui ne peut pas être avéré.
            Son pied droit se pose sur le sentier. Il fait environ un mètre de large et tourne en courbe douce sur la gauche. De nombreuses traces de pas le recouvrent déjà, pourtant, il ne voit personne. Karl avance encore un peu. La corde qui lui enserre la taille l'arrête. Il la dénoue et l'attache au grand aulne devant lequel il vient de passer. À mesure qu'il avance, une rumeur monte à ses oreilles dans le silence oppressant de la forêt. Puis, il voit ce jeune homme assis à terre, dans un uniforme de sergent, mains attachées devant lui. C'est Werner.


J'espère que ça vous a plu. La suite très bientôt sur mon challenge 2017 :)




dimanche 13 novembre 2016

Le style et ses figures

Voilà quelques temps que je voulais écrire un article à propos du style, mais je ne savais pas comment l'aborder. Ce n'est pas un sujet simple, chacun ayant sa vision de ce qu'est le style et, surtout, de ce qu'est un bon style.

Finalement, c'est une discussion sur Cocyclics qui m'a permis de résoudre le problème. Si vous vous y promenez, vous pourrez trouver un sujet demandant si vous utiliser les figures de style. Je n'ai répondu que brièvement, même si un millier de réflexions me venaient à l'esprit. J'ai estimé que ce n'était pas le lieu pour tout dire, je craignais aussi que ma vision des choses puissent heurter certaines personnes. Surtout que l'auteur du premier post affirmait essayer de placer des figures de style et se demandait comment faire.

Mon point de vue est que le style doit être au service du roman. Il doit permettre au lecteur de plonger dans l'histoire, de voir ce que les personnages voient, de s'infiltrer dans leurs pensées. C'est une ligne téléphonique, sur laquelle vous avez branché un micro espion pour donner le récepteur à vos lecteurs. Mais si votre ligne est trop longue, ou tortueuse, ou qu'elle fait de jolis dessins, vous parasitez la réception.

Je ne me suis jamais considéré comme un esthète de l'écriture. Je n'ai plus écrit de poésie depuis le CM2 - et encore, à l'époque, c'était de la poésie humoristique, à mille lieues de Baudelaire ou Ronsard. Je me plais à penser que je suis un raconteur d'histoire. J'espère que cela se ressent à la lecture de mes nouvelles et que ça se ressentira encore plus quand mes romans seront publiés.

Je ne doute pas qu'on puisse trouver une allitération jolie, qu'on puisse s'amuser d'une hyperbole, ou trouver les allégories poétiques, et je crois même que ça m'est arrivé une fois ou l'autre. Mais je ne fais pas confiance aux figures de style. Surtout quand on les invite consciemment.

Quand j'écris une nouvelle ou un roman, je veux partager une histoire avec mes lecteurs. Ce qui importe le plus, c'est qu'on puisse comprendre et apprécier mes protagonistes, avoir envie de connaître la suite de leur aventure, ressentir ce qu'ils ressentent. Je veux aussi partager les images qui naissent dans mon esprit, parce qu'elles sont ce que les personnages perçoivent. Dès lors, je choisis les mots les plus justes, pour que les éléments essentiels puissent résonner dans la tête des lecteurs et qu'ils voient ce que les personnages voient. Si une émotion doit naître chez le lecteur, je souhaite qu'elle soit en lien direct avec ce que je raconte. SURTOUT PAS avec la façon dont je le raconte. En fait, j'aimerais que mon écriture disparaisse. Que la ligne téléphonique devienne une ligne télépathique, invisible, impalpable, mais qui offrirait une retranscription dépourvue de tout parasite.

Dès lors, les figures de style ne peuvent pas me plaire. Pire : hormis mes bêta lectrices et bêta lecteurs, dont la tâche ingrate est de disséquer mon manuscrit, j'espère que personne n'en relèvera jamais. J'aurais trop peur que cela signifie que le contenu de l'histoire n'est pas assez captivant et que, pour passer le temps, le lecteur s'amuse à compter les aphérèses ou les apocopes  que j'aurais pu laisser traîner.

Le pire est qu'il est impossible d'éviter toute les figures de style, sauf à n'écrire qu'avec des phrases composées d'un sujet, d'un verbe et d'un complément. Car, figurez-vous que, des figures de style, on en fait tout le temps ! Vous l'ignoriez ? Moi aussi, jusqu'à ce qu'une participante du forum nous propose ce lien vers un récapitulatif des figures de style.

Sur le coup, j'ai ri. Oui, il y a des gens qui s'amusent à donner des noms savants et pompeux aux moindres petits écarts auxquels on peut se livrer à l'écrit. Je soupçonne même qu'ils soient payés pour ça. Et donc, oui, j'emploie des figures de style à longueur de temps. Mais voilà : je ne le fais pas exprès. Et je ne le ferai jamais exprès, car ce n'est pas mon but.

Je crois que je pourrai m'étendre encore longuement sur ce sujet mais j'ai dit l'essentiel. Et qu'on ne se méprenne pas : je n'ai rien contre les figures de style chez les autres. Mais je ne veux pas de ça chez moi ;)



dimanche 23 octobre 2016

J'ai lu : La Tour de Sélénite par Arnaud Codeville.



4ème de couverture :
Adel Blanchard est un écrivain en perdition. Depuis quelques mois, sa vie ne se résume qu’à éviter les huissiers et à courir après son ex-femme pour voir ses deux enfants. Pour sortir la tête de l’eau, il accepte un poste de professeur de Lettres dans une faculté de Lille mais peu à peu, il ne peut s'empêcher de glisser dans la dépression. Un soir, alors qu’il est prêt à commettre l’irréparable, sa voisine de palier intervient miraculeusement et l’en empêche. Il voit en elle l’opportunité de démarrer un nouveau chapitre de sa vie, c’est donc naturellement qu’il participe au projet universitaire qu’elle organise avec un collègue : la restauration d’un phare en Loire-Atlantique. Malheureusement, il ne se doute pas que ce périple le mènera au cœur de la terreur où il y laissera une partie de son âme…


Pour l'anecdote, je me trouvais au Furet de Villeneuve d'ascq, à la recherche de bons romans à offrir à un ami pour son anniversaire. Soudain, je tombe sur cette couverture. C'est en premier lieu le nom de l'auteur qui a attiré mon attention. Je connais un Arnaud Codeville. Métalleux, bassiste, féru de jeux de rôles et en particulier, "l'appel de Cthulhu". S'agirait-il d'un homonyme ? Ou est-ce le même Arnaud qui, depuis 10 ans que je ne l'ai pas vu, a pris la plume ?
La dédicace à Fabien achève de lever les doutes : ça ne peut être que lui. 
La semaine suivante, Arnaud étant en dédicace près de chez moi - et aussi près de chez lui, en fait :) - je me rend à la librairie où il est invité, et me procure deux exemplaires de son roman : un pour mon ami et un pour moi. Il m'apprend alors qu'il a choisi la voie de l'indépendance et s'est débrouillé par lui-même pour faire imprimer et distribuer son roman, ainsi que pour son site web. Et comme je l'ai trouvé au furet, on peut dire qu'il a très bien bossé !
Étant un lecteur déplorable de lenteur, je n'ai fini ce très bon roman que récemment. Entre-temps, Arnaud a écrit un second roman, que je me procurerai sans doute très vite, mais en attendant, laissez-moi vous parler de celui-ci.



Arnaud a choisi de nous mettre dans la peau d'Adel blanchard, optant pour la première personne du singulier en termes de narration. Ce n'est pas le choix le plus facile pour l'auteur, mais dans le cas présent, je pense que c'était la meilleure option. On suit le parcours chaotique de cet écrivain déchu, qui accepte un poste en fac tout en essayant de voir ses enfants. Le tout est bien rendu, le style d'Arnaud est sobre et efficace. Il sait mettre l'accent sur l'essentiel et nous emmener avec lui, tout en douceur.
Peu à peu l'histoire - dont je ne révélerai rien, comme d'habitude - se met en place. On rencontre les collègues du prof, personnages bien caractérisés et plutôt attachants. Les événements se précipitent, l'ambiance se tend progressivement. Les dialogues sont globalement bien écrits, les situations crédibles, on se laisse prendre de plus en plus. 
Peu à peu, on entre dans le coeur de l'action, et un habile huis clos s'installe. La tour de Sélénite se dévoile peu à peu, avec son ambiance et ses mystères. Il devient de plus en plus difficile, à ce stade, de se convaincre de reposer le roman. Les descriptions sont plutôt convaincantes et permettent au lecteur de bien se faire à l'image. Bientôt, le rythme s'accélère, l'action se met en place et on plonge dans l'horrifique. On est dedans et on ne veut pas lâcher jusqu'à la dernière page. Tout s'enchaîne très bien, ne laissent plus le temps aux personnages de respirer. Le cauchemar est au rendez-vous, palpitant et délectable. En refermant ce roman, j'étais très content de ma lecture.
J'ai quand même trouvé quelques petites imprécisions ou approximations, mais rien qui ne perturbe la lecture. Quelques coquilles ont échappé à la vigilance de l'auteur et de ses relecteurs, mais là encore, rien de rédhibitoire, on en trouve aussi dans les romans publiés par les plus grand éditeurs. 

Arnaud nous sert un premier roman tout à fait convaincant, qui entraîne le lecteur un peu plus au fil de pages et se finit sur un diabolique crescendo. Quelques détails auraient pu être améliorés, mais au final, happés par l'histoire, on ne se rend compte de presque rien.  Très joli coup d'essai ! 
Je vous conseille ce roman si vous aimez les histoires horrifiques et les ambiances oppressantes. Et si vous croisez Arnaud en dédicace, n'hésitez pas à aller le voir :)

lundi 16 mai 2016

J'ai lu : "Le jour où" de Paul Beorn.


Le marchand de sable est passé... Tous les adultes ont sombré, les uns après les autres, dans un mystérieux coma...Enfants et adolescents se retrouvent livrés à eux-mêmes. Dans une petite ville, Léo et Marie, deux lycéens de seize ans, rassemblent autour d'eux quelques amis pour vivre ensemble dans un vieil immeuble.Mais d'autres adolescents, parmi les plus âgés, profitent de la situation, s'accaparent les réserves de nourriture et deviennent de plus en plus violents. Léo et sa bande doivent apprendre à se battre pour défendre leur liberté quand d'autres voudront imposer la loi du plus fort. Parviendront-ils à survivre jusqu'au réveil des adultes ? Et si ces derniers ne se réveillaient jamais ? 

Pour lecteurs avertis, à partir de 15 ans.


Celles et ceux qui me connaissent le savent : j'aime les histoires à faire peur. Les ambiances sombres, un peu angoissantes, la grisaille épaisse que le soleil peine à transpercer. Entre autres choses, bien sûr, mais en littérature, particulièrement.
Beorn et sa plume m'avaient laissé un très bon souvenir avec "Les Derniers Parfaits" - dont vous trouverez la chronique par ici - et, lorsque j'ai lu ce pitch, je me suis dit que c'était l'occasion d'y revenir. Même s'il s'agissait, à priori, de littérature YA, qui n'est pas toujours ma tasse de thé, la mention "pour lecteurs avertis, à partir de 15 ans" m'a donné envie de plonger.

Et j'ai fichtrement bien fait !
Beorn a choisi de nous offrir deux personnages narrateurs, à la première personne, donnant à la fois deux points de vue distincts et complémentaires à son récit, tout en offrant deux façons de voir le récit. Tous deux sont bien pensés, attachants, réalistes à souhait. 
Le décor est vite planté, on a droit à une entrée In media res qui me semble être le choix le plus judicieux pour servir cette histoire. Le rythme monte progressivement, les aventures de la bande à Léo et Marie se multiplient assez vite, mais on profite des instants de calme pour faire plus ample connaissance avec ces adolescents, tous bien caractérisés, avec qui on se plaît à faire connaissance.
L'histoire en elle-même est captivante. Comptez sur moi, d'ailleurs, pour ne rien spoiler. Le seul point de départ engendre son lot de conséquences auxquelles on ne pense pas forcément de prime abord. Et pourtant, tout est d'une logique implacable, preuve que l'auteur a bien réfléchi aux tenants et aboutissants de son récit. Comme souvent chez les adolescents, les clans sont formés, certains peuvent s'entendre mais pas d'autres. 
L'ambiance est volontiers sombre, mais toujours teintée d'une lueur d'espoir. Laquelle tend, parfois, à ressembler à une illusion inaccessible. Léo, Marie et les autres révèlent leur caractère, leurs personnalités et leur courage face à des situations de plus en plus critiques. On plonge dans les profondeurs de l'histoire, avec un réel plaisir et, très vite, le roman devient addictif. Plus question de le poser ! On veut savoir la suite, on en a autant peur que besoin.
Car oui, ce roman suscite son lot de frissons. Il n'y a pas ici de clown assassin, de Pinhead ou de créatures tentaculaires, mais Beorn parvient aisément à s'en dispenser. D'ailleurs, aucune créature fantastique n'aurait eu sa place, ici. 

Le récit tout entier repose sur la base d'une dystopie bien pensée, aux conséquences plus vastes que celles qu'on s'imagine. Personnages et dialogues sont impeccables, le style est sobre, précis et sait faire preuve de vivacité pour donner de la puissance aux instants les plus critiques. On n'a guère le temps de s'ennuyer, chaque instant du récit est bien pensé, rempli et la tension monte jusqu'à d'inattendus paroxysmes. 
Je regrette juste un petit détail à la toute fin du récit, mais ne puis en parler ici pour ne pas vous révéler quoi que ce soit. D'ailleurs, peut-être que vous ne verrez pas du tout ce détail, alors je ne vais pas vous embêter avec ça. Dans tous les cas, cela n'a pas gâché ma lecture, qui fût rapide et particulièrement agréable.



Beorn réussit à nous offrir un récit YA prenant, plaisant, vivant et inquiétant. Ne vous fiez pas à la collection Castelmore, qui n'est pas vraiment spécialiste des récits sombres. Prenez bien en compte, en revanche, l'avertissement "Public averti de plus de 15 ans" car il n'est pas excessif. Et si vous avez très nettement plus de 15 ans, ne vous arrêtez pas pour autant. Si vous aimez les dystopies bien écrites, réfléchies et les ambiances tendues, vous allez adorer "Le jour où". 
Hâte de voir Paul Beorn se frotter à nouveau à ce genre d'exercice ! 

Si vous voulez voir cet excellent auteur et découvrir ses œuvres, il sera aux Imaginales, à Épinal, d'ici une petite dizaine de jours. L'occasion de faire le plein d'excellents romans ;)

samedi 30 avril 2016

Vivre de sa plume, la suite : pour conclure

Me revoilà pour finir cette série d'interviews avec quelques mots de conclusion, tout à fait personnels.

Vous pouvez retrouver les interviews de mes excellents invités par ici :

L'exercice n'est pas simple, mes invités ont déjà tout dit. Je ne sais pas pour vous, mais moi, ils m'ont appris beaucoup de choses que j'ignorais ou connaissais mal.

Mais justement, ils nous donnent des éléments passionnants pour répondre à la question : "peut-on vivre de sa plume". 

Il parait qu'on voit encore, de nos jours, l'écrivain comme un intellectuel indépendant et nanti d'assez d'argent pour vivre bourgeoisement. C'est une image d'Épinal ! 

Deux fois plus de romans sur les étagères des libraires, mais toujours autant - ou aussi peu - de lecteurs. Un marché numérique encore balbutiant mais qui ouvre les portes au piratage et aux arnaques. 
Laissez donc de côté vos fantasmes d'un tirage initial de 200.000 exemplaires au vestiaire. Lisez "Écriture, Mémoires d'un métier" de Stephen King, mais ne croyez pas que votre premier roman connaîtra le même destin que son Carrie. 




Même une auteure comme Nadia, avec ses 18 romans édités, ne pourrait pas vivre de sa plume. 
La voie de l'autoédition est une alternative intéressante, mais comme l'ont expliqué Nathalie et Arnaud, ce choix implique d'autres démarches, comme celle de s'offrir de la visibilité en démarchant les libraires, ou construire son site web et le promouvoir par ses propres moyens. Tout le monde n'est pas capable de faire ça. 
Et du côté de la voie traditionnelle, tout dépend de l'éditeur chez qui vous pourrez signer. Agnès l'a expliqué mieux que moi : tout le monde ne peut pas s'offrir les services d'un diffuseur. Parallèlement, c'est bien chez les plus petits éditeurs que vous avez le plus de chance de signer votre premier contrat. Question de ratio entre nombres de manuscrits reçus / nombre de manuscrits acceptés. Plus l'éditeur est gros, plus il en reçoit.

Alors on fait quoi ? On retourne au boulot en mettant ses rêves d'écrivain dans sa poche arrière et un mouchoir dessus, en tirant la tronche ? 



On écrit, on se fait plaisir, on fait de son mieux et on espère qu'un jour, avec le temps, on pourra ne plus faire que ça. On garde à l'esprit que, sauf coup de bol monumental, ça ne se fera pas dès le premier roman. On n'oublie pas que le travail finit toujours par payer. En attendant mieux, que vous choisissiez le chemin traditionnel où la voie de l'indépendance et de l'autoédition, selon vos capacités à assumer votre propre pub et votre propre promotion, cela vous fera vivre de superbes moments quand vous recevrez ces petits mots de lecteurs conquis par votre plume, ces instants magiques en salon où vous verrez vos fans qui auront un sourire jusqu'aux oreilles juste parce qu'ils vont pouvoir vous parler en vrai. Et puis peut-être que vous irez parler de votre roman devant toute une classe d'enfants ou d'adolescents qui l'auront étudié en cours, que vous participerez à une table ronde aux Imaginales sur un thème que vous avez appris à maîtriser à force de recherches pour votre roman. 

Quant à l'argent, vous en aurez un peu. En l'état actuel des choses, n'espérez pas mieux que ça. Peut-être qu'un jour, ça évoluera dans le bon sens, il y a des collectifs d'auteurs qui se forment pour y réfléchir et proposer des pistes d'amélioration de la vie des écrivains, comme celui-ci.
Mais pour le moment, les choses sont ce qu'elles sont.
Alors, ne plaquez pas votre job, même s'il vous ennuie. Ne bâclez pas vos études pour finir votre premier roman, rappelez-vous que vous avez le temps. Gardez les pieds sur terre, mais n'oubliez pas de rêver et de faire rêver vos lecteurs.



Sur ce, je vous laisse. J'ai un roman à écrire ;)